COMMENT JE SUIS DEVENU SDF ou Chronique ordinaire d'une mort (sociale) annoncée.

Publié le par L'Ogre

J'me présente, je m'appelle Henri... 

L'histoire, mon, histoire, aurait pu commencer en chanson et pourtant, ce qui est sûr, c'est qu'elle finira par un requiem.

 

Tout d'abord, je ne m'appelle pas Henri mais Richard, Richard O. J'ai 35 ans et ce soir c'est Noël et je vais mourir de froid. A toux ceux qui se diront : «Ben ça donne pas envie de lire la suite», je leur répondrai «Merde» dans un premier temps et dans un deuxième temps, je leur dirai de ne pas s'inquiéter car la suite est encore plus glauque.

Mais qu'ils se rassurent, ils ont du chauffage et des cacahuètes dans le minibar! Ca devrait pouvoir aller jusqu'à demain quand ils iront faire leurs courses à Leclerc, parce que Leclerc, lui, il casse les prix... Je le sais ; je l'ai lu dans le journal. Il a même fait la quatrième de couv' il n'y a pas longtemps en nous expliquant que si des gens crevaient la dalle aujourd'hui en France ce n'était pas de sa faute. Michel-Edouard Leclerc, lui, il se bat pour que la vie soit moins chère! Certes, il interdit aux clochards de faire la manche devants ses rutilants centres commerciaux, il ne leur donne pas non plus ses invendus et/ou son surplus, mais il se bat... Finalement, Michel-Edouard Leclerc, c'est un peu Don Quichotte (pardon Cervantès).

 

Je m'appelle donc Richard O. et je fais partie des 100,000 SDF en France. Oh mais rassurez-vous!

Avant, je ne faisais pas partie des 47% de français qui estiment pouvoir devenir un jour un SDF. Vous avez remarqué comment Sans-Abri ou SDF ça sonne mieux que Clochard ou Clodo ? C'est comme les vieux, maintenant, ce sont les seniors. C'est comme les jeunes de banlieue, maintenant c'est la racaille...

 

Comment j'en suis arrivé là? Ben à vrai dire, je ne me souviens pas trop. Il me semble que tout a commencé en 2006, comme pour 50% des SDF actuels en France. Cela peut paraître idiot mais ça me réconforte de savoir que je ne suis pas seul. J’étais tourneur-fraiseur dans une entreprise florissante du grand-ouest. Je n'avais pas eu la chance de pouvoir poursuivre des études mais j'étais satisfait de la place que j'occupais compte tenu de mes maigres bagages scolaires. Et puis un jour, on m'a viré! Une vague histoire de restructuration au sein de l'entreprise suite à une délocalisation de l'activité... Moi, ce que je sais, c'est que sur la dernière phrase, je ne comprends pas un mot sur deux.

Mais c'est pas grave. Je vais rebondir, je sais que je vais le faire, je sais que je peux le faire.

L'important, c'est de tenir bon sans toucher à mes économies.

 

Heureusement, ou pas, j'avais des amis. Je ne parle pas des collègues qui m'avaient tourné le dos plus d'un mois avant l'annonce de mon licenciement. C'est comme ça quand on est viré : on est toujours le dernier à le savoir... alors plutôt que de réconforter un collègue, on lui tourne le dos. C'est plus simple et cela n'empêche pas de se regarder dans son miroir le matin. Quant à mes amis, ils m'ont vite fait comprendre que je les mettais dans l'embarras: «OUI, mais, tu comprends, nous on bosse et on n’est pas Crésus (je sais même pas qui c'est ce crétin). Si on pouvait t'aider on le ferait mais avec les traites pour le pavillon et celles pour le camping-car on a déjà du mal alors...» et CLAC. Ca c'est le bruit de la porte que je viens de prendre sur le coin du pif. Ca fait toujours mal la 1ère fois mais, à la longue, on s'habitue.

Me voilà dons seul, sans boulot, sans collègues, sans amis... Bon, ben là, je n'ai pas le choix. Va falloir commencer à taper dans les économies.

 

Tout n'est pas perdu! J'ai de la chance, j'ai un conseiller ANPE qui s'occupe de moi. Il m'a dit «Ecoute Richard, tu pourrais être mon fils et jamais je en pourrai laisser mon fils sur le carreau. Je prends ton dossier en main et je te promets que dans 15 jours je t'aurai trouvé du boulot». C'est étrange, je me sens flatté. D'autant plus que je n'ai jamais connu mon père. Cet homme a vraiment trouvé les mots justes. J'en ai été ému aux larmes. Et puis, 2 semaines plus tard, n'ayant pas de nouvelles, je recontacte mon ‘père social’. On me dit qu'il est parti en vacances pour 3 semaines. WAOUH! Encore 5 semaines de perdues. Comme dans toutes les histoires de famille qui ne se passent pas bien, nous ne nous sommes jamais revus. Ca doit vraiment être dur d'avoir un fils.

Moi, j'aurais bien aimé.

 

Puis un beau matin, je me suis rendu compte que mes revenus étaient passés sous le seuil de pauvreté!

 

Tout s'est enchaîné très vite. J'ai vendu ma voiture, ma télé, mes quelques meubles pour vivre. Mais vivre me revenait trop cher. Il ne me restait plus qu'à survivre.

C'est après mon expulsion, trois jours avant la trêve hivernale, que je me suis retrouvé à la rue.

 

Depuis maintenant quelques jours, il fait très froid. J'ai appelé le 115 mais ils m'ont baladé pendant 2heures entre centres d’hébergement, abris, centres de réinsertion, maisons-relai... Tout complet. Finalement j'ai dormi dans un gymnase délabré avec pour compagnons le vomi de mon voisins et les hurlements de ma voisine.

 

Je suis fatigué, usé, déçu, en colère. J'ai froid, j'ai faim.

 

J'aimerai être un chien.

 

Ce soir c'est Noël et je vais partir, sans bruit, comme le Père-Noel à la différence près c'est que je ne reviendrai pas l'année prochaine, même si vous êtes très sages.

 

OGREMENT

Publié dans Société

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Guillaume 20/01/2008 23:31

Chapeau la plume ! ;)

Laurent 29/12/2007 00:58

Ah ok Richard est fictif, merci de me le préciser car le récit semble tellement véridique.Vraiment, tu as une belle prose !

lulu 27/12/2007 15:47

ce n'était pas une démarche, mais juste des rencontres parmis d'autres. Alors non, c'est vrai que je n'ai jamais dormi dans un abri, et que ça ne doit pas être une partie de rigolade... mais pOurquoi les expulser? pour les forcer à trouver mieux? Les gens qui refusent de l'aide, c'est dommage mais c'est comme ça...Pourtant les structures existent, et les bénévoles s'y démènent . Les CHRS : centres d'hebergement et de réinsertion sociale, qui cherchent à leur trouver une issue.Les MAT : maison d'accueil temporaireSouvent la croix rouge les dirigent vers ces foyers. Ceux qui refusent cette aide, ne veulent pas dormir dans les dortoirs où ils ont l'impression d'être "parqués" entre charclo. Et puis,il faut dire qu'il sont tellement marginalisés par la société qu'ils en jouent et marquent une forte frontière avec le restant de la société.

un certain ogre 27/12/2007 11:52

...et pour avoir vecu dans la rue (ça n'a duré que quelques jours, 5 en l'occurence) je peux te dire que tu te sens vraiment comme la dernière des merdes.attention, pas de pathos ici!  c'était il y à 10 ans, mes parents m'avaient foutu dehors (incompatibilité d'humeur je suppose) et aujourd'hui je suis bien installé et gagne confortablement ma vie.je trouve cependant ta demarche d'aller discuter avec des gens dans la rue assez intelligente et je te conseillerai de rester ne serait-ce qu'une nuit dans un abri... Quant à Bordeaux, je la trouve plutô sympa moi cette ville!

lulu 27/12/2007 03:00

Pour avoir discuté avec des gens qui vivent dans la rue, je peux te dire que beaucoup refusent d'aller dans des foyers,manger aux restos du coeur . Par principe, fierté, je n'en sais rien...Alors dire que tout le monde s'en tape, c'est un peu facile...les vieilles dames qui ont passé des journées entieres à faire des papiers cadeaux pour les resto du coeur ont participé à leur manière.Mais tu as raison il ya des choses scandaleuses qui méritent d'être dénoncées...et la liste est longue aussi bien en amont qu'en aval.Beaucoup de grandes surfaces aspergent leurs invendus de javel parceque si jamais quelqu'un s'intoxique, cela se retournerait soit disant contre elles. Ce qui est bête parceque le produit désinfectant fait surement plus de dégat qu'un produit dont la date de péremption est du jour meme.A Bordeaux des mecs de la rue squouattaient un petit abri près d'un parking, qui est maintenant entouré de grillages...juppé dépense des millions pour redorer l'image de marque de la ville....et il a construit de ces horreurs...